Sommet de l’Union Africaine : en attendant la révolution verte en Afrique
PAR ANTONIO MONJANouveautés, controverses et divisions
Les dirigeants africains ont clôturé, ce vendredi, le 13ème sommet de l’Union Africaine (UA), qui s’est tenu entre le 1er et le 3 Juillet 2009 à Syrte en Libye, après s’être mis d’accord sur la transformation de la Commission de l’Union Africaine (CUA) en « Autorité africaine », et sur une résolution de « non-coopération » avec la Cour pénale internationale (CPI) pour l'arrestation du président soudanais Omar el-Béchir.
« Concrètement, la nouvelle Autorité va simplifier la structure de l’UA en étendant ses pouvoirs en matière de défense, d’échanges internationaux et de diplomatie. C’est un accord obtenu au forceps mais qui permet d’entretenir le rêve d’un gouvernement fédéral africain », explique le journal panafricain Les Afriques.
« Dans sa résolution, le sommet de l'UA reproche notamment au Conseil de sécurité de l'ONU de ne pas avoir répondu à sa demande de suspendre les poursuites contre Omar el-Béchir. En conséquence, il a été décidé que les Etats membres de l'UA "ne coopéreront pas" avec la CPI "dans l'arrestation et le transfert" du président soudanais », rapporte la chaîne de télévision française d’information internationale France 24.
Bien que cette dernière nouvelle promette de faire le plus de bruit dans les medias, le sommet a aussi discuté du changement climatique, des conflits et des différends qui touchent le Darfour au Soudan, la Somalie, Madagascar, la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo (RDC) et la Mauritanie.
Malheureusement, les divisions autour de la question de l’intégration politique africaine ont éclipsé le thème principal du sommet, « Investir dans l’Agriculture pour la croissance économique et la sécurité alimentaire ».
Pourtant, ce ne sont ni les déclarations officielles ni les mauvaises nouvelles qui ont manqué de rappeler aux dirigeants africains l’importance stratégique du secteur agricole.
Lors de la cérémonie d’ouverture du sommet, Mme Asha-Rose Migiro, Secrétaire général adjoint des Nations Unies, a souligné que l’agriculture a toujours été la pierre angulaire du développement de toute région. Investir dans l’agriculture, a-t-elle dit, crée des emplois, appuie la croissance économique ainsi que la sécurité alimentaire et nutritionnelle.
Le choix du thème est bien le résultat d’une préoccupation commune des états membres de l’UA, née suite à la crise alimentaire et économique mondiale de l’année dernière. Les dernières estimations publiées le 19 juin 2009 par l’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, font état d’1 milliard 20 millions de personnes victimes de la faim dans le monde et de 265 millions en Afrique subsaharienne ; ce qui correspond à un nouveau record historique (lire à ce sujet cet article).
En 2003, avec la Déclaration de Maputo, les dirigeants africains se sont engagés à allouer 10 pourcents de leurs budgets nationaux à l'agriculture d'ici à 2008 comme faisant partie de leurs efforts de réaliser le premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) - réduire l'extrême pauvreté et la faim.
Aujourd’hui, seulement six pays ont atteint cet objectif, avec la moyenne des dépenses pour l'agriculture au sein de l'Union africaine tournant autour de cinq à six pourcents.
Il était donc bien légitime de s’attendre de la part des dirigeants africains d’une plus grande mobilisation autour de ce sujet brûlant.
Portrait du secteur agricole en Afrique
D’après les conclusions du dernier Rapport économique sur l'Afrique 2009, publié conjointement par l’UA et la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies (CEA), le secteur agricole est largement sous-financé alors qu’il produit 25 à 35 pourcents du produit intérieur brut (PIB) africain et fournit près de 60 pourcents des emplois en Afrique.
Selon Jeffrey D. Sachs, économiste américain et directeur de l'Institut de la Terre à l'université de Columbia (New York), les rendements alimentaires en Afrique sont d’environ une tonne de graines par hectare de terre cultivée. Cette donnée n’a pratiquement pas changé depuis plus de 50 ans et représente environ un tiers des rendements obtenus dans le reste du monde. Dans les autres régions à faible revenu, Chine et Inde inclus, l'introduction de semences à haut rendement, d'engrais et d'irrigation à petite échelle augmenta la productivité alimentaire au milieu des années 60 et permis de réduire de moitié la proportion de personnes souffrant de faim. C’est ce qu’on désigne communément comme étant la « révolution verte ».
Un décollage similaire en Afrique sub-saharienne est une urgence mais aussi une possibilité réelle.
D’après Norman Borlaug, agronome américain considéré comme le « père » de la révolution verte et Prix Nobel de la paix en 1970, l’agriculture était au cours de la période 1944-1970 au centre de l’agenda global de développement. Les forces motrices de cette révolution étaient : la recherche et développement (R&D), le courage politique, les politiques efficaces et la bonne gouvernance.
La Banque Mondiale dans son « Rapport sur le développement dans le monde 2008: L’agriculture au service du développement » fait le point sur le secteur agricole et son potentiel pour un futur développement durable. Norman Borlaug fait remarquer que ce rapport arrive 25 ans après la dernière parution sur le thème de l’agriculture ou le développement rural. Entre temps, le bilan n’a pas été fameux ; surtout pour l’Afrique.
L’Afrique sub-saharienne est aujourd’hui la région du monde où le développement agricole est le plus anémique. Selon Norman Borlaug, une comparaison avec la révolution verte en Asie est très instructive sur le sujet.
Tout d’abord, la plupart des aliments en Afrique sont produits dans des conditions pluviales souvent proches de la sécheresse, alors que les deux tiers de l'approvisionnement alimentaire en Asie proviennent de terres irriguées. En Afrique, les exploitations agricoles sont souvent isolées des voies de communication alors qu’en Asie, les réseaux routiers et ferroviaires sont plutôt décents. En Afrique, on trouve peu de systèmes de soutien des prix pour les intrants ou les produits agricoles alors qu’en Asie, l’intervention de l’Etat a été très forte. Finalement, l’engagement politique en faveur du développement agricole et rural en Afrique, en termes de pourcentage de dépenses publiques allouées au secteur, est beaucoup plus faible qu’il ne l’a été auparavant en Asie.
Comme le fait remarquer Robert Paarlberg, auteur de « Starved for Science: How Biotechnology Is Being Kept Out Of Africa », sans la science agricole moderne la production alimentaire en Afrique a dangereusement chuté derrière la croissance de la population. En effet, la production agricole totale par habitant de nos jours a chuté de 19 pourcents par rapport au niveau de 1970. Par ailleurs, approximativement les deux tiers de la population africaine travaillent sur des petites fermes et souvent n’arrivent pas à produire assez pour nourrir leurs familles. Par conséquent, de plus en plus d’africains dépendent aujourd’hui de l'aide alimentaire extérieure.
Le besoin de l’Afrique en modernisation agricole a été complètement ignoré par les gouvernements africains et les organisations d’aide internationale. Robert Paarlberg identifie comme causes principales de la baisse drastique de l’aide à l’agriculture depuis les années 80 : la forte productivité dans le reste du monde, l’opposition croissance des élites urbaines des pays riches aux techniques agricoles basées sur la science, et le sacrifice de l’agriculture dans le budget des gouvernements africains nouvellement convertis à la discipline budgétaire.
L’ironie du sort est que les cultures en Afrique sont devenues de facto « biologiques » : absence de mécanisation, d’engrais, de pesticides, de variétés à haut rendement et d'organismes génétiquement modifiés (OGM). Bref, des cultures pauvres et peu productives mais authentiquement « bios ».
Cela n’empêche pas certaines organisations non-gouvernementales (ONG) et personnalités publiques telles que Les Amis de la Terre et le prince Charles, prince de Galles, de prêcher la voie « biologique » aux Africains. Robert Paarlberg rétorque que ce n’est pas ainsi que les agriculteurs européens ont échappé à la pauvreté dans le passé. Aujourd’hui encore, seulement 4 pourcents des cultures en Europe sont biologiques, et moins de 1 pourcent aux Etats Unis.
Vers une révolution verte en Afrique
Le concept de révolution verte africaine n’est pas nouveau. Cette idée était dans l’air depuis des décennies. Elle a été tentée sans totalement être mise en œuvre, et finalement elle a été ratée. Cependant, depuis quelques années elle est revenue sur le devant de la scène du développement grâce, entre autres, à l’ancien secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan.
D’après Josué Dioné, directeur de la division du développement durable de la CEA, un des obstacles majeurs au déclenchement de la révolution verte en Afrique est la diversité des zones agroécologiques, des systèmes de culture et des contextes socio-culturels dans la région. Cela signifie que différentes versions de la révolution verte devront être conçues pour s’adapter aux différents contextes africains. Cependant, comme le souligne Josué Dioné, les principes de conception doivent rester les mêmes : scientifiquement valable, économiquement viable, respectueux de l'environnement, socialement acceptable et gérable par les communautés agricoles africaines.
En tenant compte des expériences asiatiques et de la prise de conscience environnementale, certaines personnalités publiques telles que l’ex-president de la Fondation Rockefeller, Gordon Conway, parlent aujourd’hui du besoin d’une révolution « doublement » verte qui serait une seconde transformation de l’agriculture. Conway soutient dans son livre, « The Doubly Green Revolution: Food for All in the Twenty-First Century », qu’une révolution « doublement » verte mettrait l'accent autant sur la conservation que sur la productivité.
C’est dans cet esprit que les Fondations Bill & Melinda Gates et Rockefeller ont mis en place en 2006 l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA), et ont nommé en 2007 l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, comme premier président de l’organisation.
L’AGRA, dont le siège se trouve à Nairobi (Kenya), a pour but d’aider des millions de petits agriculteurs africains et leurs familles, à sortir de la pauvreté et de la faim par une amélioration durable de la productivité et des revenus agricoles tout en protégeant l’environnement et la biodiversité.
Ce renouveau du concept de révolution verte en Afrique n’a pas manqué d’attirer les foudres des extrémistes écologistes tels que l’ONG Food First, Mamadou Goïta, directeur exécutif de l'Institut de recherche et de promotion des alternatives en développement (IRPAD) au Mali, ou encore la militante Vandana Shiva. Leurs critiques se basent principalement sur un nouveau genre d’obscurantisme (savoirs « traditionnels » contre science agricole moderne et biotechnologie), de populisme (« petits » paysans contre multinationales agroalimentaires), et de romantisme/idéalisme de la vie rurale (société pré-industrielle contre la société industrielle).
Entre temps, les bénéficiaires des premiers vagues de la révolution verte tels que l’Inde et la Chine, proposent aujourd’hui aux pays africains leur aide dans plusieurs domaines du développement agricole et rural.
Parmi les pays africains qui contribuent aujourd’hui au renouveau de la révolution verte, il faut saluer le succès récent du Malawi (lire à ce sujet cet article) et du Mozambique.
Par ailleurs, au cours du 19ème Forum économique mondial (WEF) sur l'Afrique qui s’est tenu du 10 au 12 Juin 2009, il a été souligné que les gouvernements africains devraient ouvrir les marchés régionaux aux produits agricoles provenant du reste du continent, et tenir leur promesse de dépenser 10 pourcents de leurs budgets pour l'agriculture.
Espérons que les discussions politiques sur l’agriculture et la sécurité alimentaire ne se soient pas arrêtées lors de ce 13ème sommet de l’UA, et qu’elles profiteront de cette crise économique mondiale pour finalement placer l’Afrique sur les rails de la révolution verte.












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