Monday, July 20, 2009

Dead Aid: Souhaiter la fin de l’aide au développement en Afrique est-il un crime?

PAR ANTONIO MONJA
Les huit pays les plus industrialisés, rejoints par d'autres Etats au Sommet du G8 à L'Aquila en Italie, se sont engagés vendredi 10 Juillet 2009 à mobiliser 20 milliards de dollars sur 3 ans pour lutter contre la faim dans le monde, rapporte le magazine Jeune Afrique.

Outre les Etats-Unis, le G8 comprend le Japon, l'Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l'Italie, le Canada et la Russie.
L'Algérie, l'Angola, l'Egypte, l'Ethiopie, la Libye, le Nigeria, le Sénégal, l'Afrique du Sud et l'Union africaine étaient également représentés à L'Aquila.
« C'est un basculement majeur » du G8, s'est félicité Kanayo Nwanze, le président du Fonds International pour le Développement Agricole (FIDA), selon les propos rapportés par Jeune Afrique.


Jacques Diouf, directeur général de l’Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), a aussi affirmé que: « La Déclaration commune de L'Aquila sur la sécurité alimentaire mondiale marque un heureux et encourageant changement de politique en faveur du soutien aux pauvres et aux affamés afin qu'ils puissent produire eux-mêmes leur nourriture. »
La FAO décompte aujourd’hui 1,02 milliard de personnes victimes de la faim dans le monde, 100 millions de plus que l'an dernier (lire à ce sujet cet article). Les ONG reprochent cependant au G8 de ne verser les aides qu'au compte-goutte, et craignent que la crise n'aggrave la situation.
Bien que l’on doive saluer cette nouvelle promesse d’aide à l’agriculture dont l’Afrique a tant besoin pour réaliser sa « révolution verte » (lire à ce sujet cet article), il faut surtout s’inquiéter de l’absence de discussion entre les représentants du G8 et les représentants africains sur les limites de l’aide au développement telles que dénoncées par Dambisa Moyo.
Les limites de l’aide publique au développement

Cette économiste zambienne, a publié au printemps 2009 un pamphlet intitulé Dead Aid: Why Aid is Not Working and How There is a Better Way For Africa, dénonçant non seulement l'inefficacité de l'aide mais aussi ses conséquences néfastes sur le développement de l’Afrique. Dead Aid propose aussi des solutions alternatives à la dépendance systématique des pays pauvres à l'aide publique au développement (APD).

Lors de la présentation de son livre à Londres, Dambisa Moyo a soutenu devant un auditoire de chercheurs, gestionnaires de fonds, banquiers, universitaires et journalistes « qu’aucun pays au monde ne s’est développé avec l’aide uniquement », rapporte l’hebdomadaire panafricain Les Afriques.
Dambisa Moyo a également retracé la genèse de l’aide de 1800 jusqu’à nos jours passant chaque fois en revue la caractéristique majeure de l’aide en fonction de la période étudiée. Par exemple, durant les années 1960, l’aide visait principalement les infrastructures, durant les années 1970 la lutte contre la pauvreté, les années 1980 étaient la décennie des ajustements structurels pour soutenir l’initiative privée et les années 2000 sont celles des objectifs du Millénaire pour le développement. L’économiste zambienne déplore qu’aujourd’hui l’aide soit basée sur le show-business : l’accent est mis sur l’intervention des stars (Bono, Angelina Jolie, Bob Geldorf, Madonna, etc.) et autres vedettes qui s’apitoient sur le sort de l’Afrique pour mobiliser l’aide ne cessant d’invoquer un nouveau plan Marshall pour l’Afrique.

C'est justement avec le plan Marshall pour la reconstruction de l’Europe en 1947 que l'histoire de l'aide démarre.

En effet, entre 1947 et 1951, les Etats-Unis ont consacré environ 100 milliards de dollars actuels, soit environ 4 % du PNB, au rétablissement de 16 pays européens en réponse à l'Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE, aujourd'hui l'OCDE).
Cependant, l’Europe n’était pas, au contraire de l’Afrique actuelle, dans un état de dépendance à l’égard de l’aide. Le plan de relance était limité à 5 ans et ne pouvait être perçu comme un revenu permanent. Enfin, le plan de relance était ciblé sur l’effort de reconstruction, alors que l’aide à l’Afrique s’infiltre dans tous les rouages des institutions et de l’économie.

Il est possible de démontrer un effet positif de l’aide à court terme, concède Dambisa Moyo cependant, « étude après étude, l’absence d’impact à long terme est indiscutable », selon l’économiste zambienne.
Au cours des cinquante dernières années, le montant total de l'aide au développement transférée des pays riches vers l'Afrique s'élevait à plus d'un trillion de dollars (1000 milliards) selon les estimations de Moyo. A l'heure actuelle, l'aide représente environ 15% du PIB de l'Afrique. Ceci n’a pourtant pas permis de faire reculer la pauvreté, répond l'auteur de Dead Aid.

Dans sa revue du livre, Guillaume Vuillemey cite les conséquences néfastes de l’aide dénoncées par l’économiste zambienne.
Tout d’abord, l'aide extérieure encourage la corruption et permet à des régimes de se maintenir artificiellement. Ensuite, en raison des montants importants qu'elle engage, elle attise des convoitises et peut aviver des tensions ethniques, pouvant parfois conduire à la guerre civile. Sur le plan économique, l'aide nuit à la compétitivité des secteurs productifs, réduisant leur capacité à exporter. Elle contribue aussi au maintien de secteurs publics pléthoriques qu'il conviendrait de réformer en profondeur. En principe, les contribuables d’un pays payent les impôts et en retour le gouvernement est censé fournir des biens et services publics (éducation, santé, sécurité et défense nationale, routes nationales, etc.). Mais l’aide coupe ce lien essentiel. Elle réduit la dépendance du gouvernement envers les citoyens.

Au fond, l'aide souffre d'un défaut essentiel : elle détruit les incitations à évoluer, à se réformer et à se développer.
Et si un matin le téléphone sonnait et annonçait la fin de l’aide. Sa suppression n'aggraverait-elle pas la situation ? En posant cette question, Moyo répond qu’à long terme, ce serait au contraire une condition nécessaire pour l’amélioration des institutions et de l’économie en Afrique.

En effet, tous les pays qui ont connu un développement important, que ce soit en Europe, en Amérique ou en Asie, doivent leurs réussites non pas à l'aide extérieure mais à leur capacité à créer des richesses. « Il y a 30 ans, rappelle l’économiste zambienne, le Malawi, le Burundi et le Burkina Faso disposaient d'un revenu par habitant supérieur à celui de la Chine ». Depuis des années, la Chine connaît une croissance soutenue, parce qu'elle a réussi à gagner en compétitivité et à attirer des investissements étrangers. Ce n'est malheureusement pas encore le cas de nombreux pays africains.
Les solutions envisagées par Moyo pour sortir de la dépendance à l’aide extérieure consistent : à reformer les institutions afin qu’elles se fondent sur le respect des libertés individuelles et du droit de propriété ; à s'ouvrir au commerce extérieur et aux investissements directs étrangers ; et finalement, à se financer par l’émission d'obligations sur les marchés de capitaux.

Les partisans de l’aide publique au développement

La publication du livre Dead Aid qui est déjà sur la liste des best-sellers du New-York Times et parmi les meilleures ventes au Canada, n’a pas manqué de provoquer l’ire des partisans de l’aide au développement.
Tout d’abord, Dambisa Moyo a été victime d’une campagne de dénigrement de la part de certaines organisations internationales bénéficiaires de l’aide au développement telles que ONE, fondée par Bono. Les propos de l’économiste zambienne ont été défigurés de façon outrancière. Par exemple, on a associé sa critique de l’APD au rejet de tout aide (humanitaire et caritative), et sa proposition d’éliminer l’APD à long terme, à la volonté d’une suppression immédiate de tout aide. Ainsi, elle a été accusée de souhaiter la mort de « pauvres » enfants africains survivant grâce à l’aide extérieure.

Ce qui est intéressant, ce ne sont pas les attaques infondées qui éclairent d’avantage sur l’objectivité de leurs instigateurs que sur les propos de Moyo, mais le débat houleux qui s’est ouvert entre les différents penseurs du développement.
Jeffrey Sachs, économiste américain et directeur de l'Institut de la Terre à l'université de Columbia (New York), est l’un des premiers à avoir engagé le débat. Il faut rappeler que Sachs, auteur du bestseller The End of Poverty: Economic Possibilities for Our Time, préconise depuis des années l’augmentation de l’APD comme solution à la pauvreté dans le monde. Il est le fondateur du Millennium Villages Project dont l’objectif est d’éradiquer l’extrême pauvreté en Afrique sub-saharienne à travers des interventions dans l’agriculture, la santé et l’éducation. Les célébrités Bono et Angelina Jolie ont souvent accompagné Sachs dans ses déplacements en Afrique.

Sachs affirme que 9 millions d'enfants meurent chaque année d'extrême pauvreté et de maladies qui sont soit évitables, soit traitables, ou les deux. L’économiste américain soutient que les pays pauvres ne peuvent pas résoudre ces problèmes par leurs propres moyens, et qu’ils ont donc besoin d’un apport en aide extérieure. Il critique Dambisa Moyo en citant en exemple, le Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme et l'Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination qui sauvent des vies par millions.

Sachs attaque aussi Paul Kagame, président du Rwanda, qui fit les louanges de Moyo dans le Financial Times. Il souligne le fait que le gouvernement rwandais dont près de la moitié des recettes budgétaires proviennent actuellement de l'aide au développement, se soit appuyé sur cette aide depuis plus d’une décennie. Il rajoute que le Rwanda importe actuellement près de 800 millions de dollars de marchandises chaque année, mais ne gagne que 250 millions de dollars grâce aux exportations. Pour combler le déficit, l'aide a permis de payer près de 450 millions de dollars d’importations. L’économiste américain conclue que sans l’aide extérieure, le succès du Rwanda dans la santé publique et la croissance économique serait impossible.
Par ailleurs, Sachs soutient que de nombreux pays pauvres réussissent finalement à s’affranchir de leur besoin en aide justement grâce aux programmes d'aide qui stimulent la croissance économique et les préparent efficacement les à s'attaquer à leurs priorités futures. Il cite en exemple, l’aide américaine à l'Inde pour accroître la production alimentaire (révolution verte) dans les années 1960, qui a ouvert la voie au décollage économique de l'Inde. Il mentionne aussi les expériences de développement réussi de la Corée du Sud, la Malaisie, Taïwan et Israël.

Le deuxième critique de Moyo est le professeur d’économie et directeur du centre d’étude des économies africaines à l’université d’Oxford, Paul Collier.
Dans sa revue de l’ouvrage Dead Aid, Collier commence par admettre que jusqu’ à ce jour, la recherche scientifique n’a pas apporté de preuves irréfutables de l’efficacité de l’APD. Dans les données, l’apport de l’aide à la croissance économique est tout au plus insignifiant (voir le travail de recherche suivant). Par contre, il y a des preuves que l’aide peut aggraver la gouvernance (voir le travail de recherche suivant). Bref, les preuves sont assez troublantes pour que les experts partagent les préoccupations de Moyo.
Cependant, Collier affirme que couper l’aide ne serait pas la meilleure solution. Son alternative préférée est le renforcement de la conditionnalité démocratique de l'aide au développement. Selon lui, les organisations d’aide internationale devraient insister d’avantage sur la transparence des budgets et sur le bon déroulement des élections malgré l’existence d’importants obstacles (concurrence entre les organisations, logique de court terme dans l’accord de prêts, etc.). Cette idée est détaillée dans son célèbre ouvrage intitulé The Bottom Billion: Why the Poorest Countries are Failing and What Can be Done About it.
Par ailleurs, le professeur critique le fait d’attribuer à l’aide les principaux problèmes de l’Afrique, et les alternatives proposées par Moyo. Il pense que ses solutions optimistes surestiment par ces temps de crise, les autres moyens de financement, et sous-estiment les difficultés auxquelles font face les pays africains.

La défense de Dambisa Moyo

Dambisa Moyo a répondu à ses critiques les plus virulents en commençant tout d’abord par dissiper toute confusion sur son analyse de l’APD. Elle a précisé qu’il existe différents types d’aide (humanitaire, caritative, et gouvernementale) et qu’elle considère l’aide humanitaire et caritative comme étant essentielles pour l’Afrique.
Pour répondre à Sachs, l’économiste zambienne a souligné le fait que dans l’histoire, il n’y pas eu de pays qui soient sortis de la pauvreté en s'appuyant sur l'aide. Et qu’au contraire, l’histoire a prouvé que l’aide encourage, entre autres, la corruption, la dépendance, l'inflation, et la création de dettes. Moyo affirme qu’une stratégie de développement fondée uniquement sur l'aide est un sérieux handicap. Selon elle, il est aujourd’hui reconnu que les facteurs de développement sont par exemple, le secteur privé, le commerce international et les investissements étrangers (et nationaux).

Par ailleurs, Moyo admet que les interventions telles que le plan Marshall en Europe et la révolution verte en Inde, ont joué un rôle vital. Toutefois, la différence principale entre ces aides et les interventions dont souffre l'Afrique aujourd'hui, est que les premières étaient courtes, précises et limitées, alors que les dernières sont des engagements sans aucune fin en vue. Selon elle, le problème avec un tel système est que les gouvernements africains ne sont pas incités à chercher de meilleurs moyens de financement du développement. Au fond, quel type de société bâtit-on en finançant la majorité de ses biens et services publics avec l’argent des contribuables d’un pays étranger, se demande Moyo.
En ce qui concerne le Rwanda, l’économiste zambienne constate que bien que le pays s’appuie fortement sur l’aide extérieure, le président Paul Kagame cherche cependant à en réduire la dépendance. Cette approche, louée par Moyo, est aux antipodes de celle de Sachs qui préconise l’augmentation des montants de l’APD.
Lors d’un récent débat public, Dambisa Moyo a répondu aux doutes du professeur Collier quant aux financements alternatifs, en citant les propos d’un diplomate chinois. Ce dernier lui aurait confié le conseil suivant : « si quelqu’un te dit que les marchés de capitaux sont fermés et que ta recommandation pour les pays africains de se tourner vers les marchés de capitaux, est ridicule, sache que c’est un Occidental. Si vous voulez mobiliser des capitaux, venez en Chine ou au Moyen-Orient car nous avons de l'argent ». La récente montée en Afrique de nouveaux partenaires économiques tels que la Chine, l’Inde, le Brésil, et la Russie, ouvre de nouveaux horizons aux solutions alternatives à l’aide, proposées par l’économiste zambienne.

De la défense de Dambisa Moyo, il ressort clairement que sa critique porte uniquement sur l’APD (bilatérale et multilatérale) et qu’à long terme, les pays africains ne peuvent compter sur l’aide extérieure pour sortir de la pauvreté. La dépendance à l’aide résulte sur de sérieux problèmes (institutionnels, économiques, et de sécurité) lorsqu’elle est prolongée dans le temps. Cependant, l’utilisation de l’APD est indispensable à court et à moyen terme, afin d’assurer la survie des populations africaines. Pour éviter les effets pervers de cette situation, les leaders africains doivent prendre la responsabilité d’assurer l’efficacité de cette aide, et d’implanter des stratégies de sortie du système d’aide. Ces stratégies devraient prévoir une réduction de l’APD et une utilisation accrue des financements alternatifs au cours du temps.

Pour répondre à la question posée par le titre de cet article, souhaiter la fin de l’aide au développement en Afrique n’est pas un crime. Au contraire, c’est un des souhaits les plus légitimes de tous ceux qui sont concernés par l’avenir de l’Afrique. Tout le monde peut s’accorder sur le fait que la dépendance à l’aide extérieure n’est ni désirable, ni soutenable à long terme. La fin de cette situation humiliante devient donc une nécessité.

Une critique renouvelée de l’aide publique au développement

Les idées de Moyo ne sont pas aussi neuves et marginales que l’on puisse l’imaginer. Voilà déjà plusieurs années, que des intellectuels africains tels que l’économiste ghanéen George B.N. Ayittey ou encore le journaliste ougandais Andrew Mwenda, dénoncent continuellement le système d’aide prévalant. Mais aucun d’eux n’a malheureusement acquis une notoriété comparable à celle de Moyo.
Le mérite de l’économiste zambienne est d’avoir renouvelée cette critique dans son ouvrage Dead Aid, et d’en faire une promotion médiatique efficace. Juste après la sortie de son livre, elle a été invitée à Kigali par le président rwandais Paul Kagamé, pour un exposé devant l’ensemble du gouvernement rwandais. Elle était également l’invité du président Khadafi qui voulait avoir un briefing sur sa vision. Il reste à voir si son message passera bien auprès des autres chefs d’Etats africains, et sera suivi d’actions concrètes.

1 commentaires:

Ndack said...

Intéressant. Dambisa Moyo est courageuse et je pense que tout ce qu'elle dit là est quand même logique et souhaitable. En outre, ce n'est pas du tout nouveau, il y a même des économistes occidentaux comme William Easterly qui pourrait facilement être de son avis (cf le livre "The White Man Burden"). Donc le problème n'est pas réellement "où est la solution ?", mais plus "comment faire pour implémenter la solution". Et Dambisa Moyo a réussi au moins, en utilisant les médias à alimenter le débat. Où est-ce que cela va mener ensuite concrètement (en termes d'actes) ? Cela va dépendre du politique - et ça, c'est une autre paire de manches... On verra ce que notre génération fera lorsqu'elle aura les commandes des républiques africaines entre les mains.