PAR ANTONIO MONJA//La Fondation Mo Ibrahim a annoncé le lundi 19 Octobre 2009 sa décision de ne pas attribuer cette année le Prix Ibrahim de la bonne gouvernance en Afrique. Dans un communiqué, la Fondation a déclaré que son Comité d’attribution du Prix a examiné plusieurs candidats crédibles mais qu’après un examen approfondi, n’a put sélectionner un gagnant. Cette remise du Prix Ibrahim survient quelques jours après le lancement par la Fondation Mo Ibrahim de la troisième édition de l'Indice Ibrahim que, par ailleurs, Durala a couvert dans un article précédent.
Le Prix Ibrahim, du nom du magnat britannique des télécommunications d'origine soudanaise, est décerné chaque année à un ancien chef d'Etat ou de gouvernement d'Afrique subsaharienne qui a quitté volontairement le pouvoir depuis moins de trois ans et qui a fait preuve de bonne gouvernance et d'excellence en matière de leadership en Afrique. Ce prix annuel attribue au récipiendaire un montant de 5 millions de dollars étalés sur dix ans, puis une rente annuelle de 200 000 dollars à vie. Le Dr. Mohamed (Mo) Ibrahim, fondateur et Président de la Fondation, justifie ce prix par le besoin d’encourager la bonne gouvernance en Afrique, et de récompenser les excellents dirigeants du continent. Depuis sa création en 2006, le Prix Ibrahim a été décerné aux présidents Joaquim Chissano du Mozambique (voir vidéo) et Festus Mogae du Botswana. Cette année malheureusement, il n’y pas eu de lauréat malgré les nombreux prétendants de taille : Olouségun Obassanjo du Nigéria, John Kuffour du Ghana, Mathieu Kérékou du Bénin ou encore Thabo Mbéki d'Afrique du Sud.
En refusant de décerner le prix, la Fondation Mo Ibrahim a suscité de vives réactions. Pourtant, la compétence du jury n'est nullement en cause. En effet, les membres qui le composent ne sont pas des inconnus. Au contraire, ce sont des hommes et des femmes qui ont fait leurs preuves dans leurs pays respectifs et sur la scène internationale : Koffi Annan, ancien Secrétaire Général de l'ONU et prix Nobel ; Martti Ahtisaari, ex-président finlandais, lui aussi Prix Nobel ; Mohamed El Baradeï, Directeur Général de l'Agence internationale de l'énergie atomique, Prix Nobel ; Mary Robinson, ex-présidente irlandaise et ancienne Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme ; Salim Ahmed Salim, ancien Secrétaire Général de l'OUA et ex-premier ministre tanzanien et enfin à Aïcha Bah Diallo, ex-ministre de l'éducation de Guinée, directrice de l'Education de base à l'UNESCO.
Tout en respectant cette décision, Mo Ibrahim a rappelé que le jury est indépendant du conseil d'administration de la fondation, et qu’il a été indiqué lors du lancement de la fondation qu'il peut y avoir des années sans lauréat à ce prix. Il a par ailleurs, souligné le fait que cette fondation a été créée pour stimuler le débat autour, et à améliorer la qualité de la gouvernance africaine.
A en juger par le vif débat que cette décision a provoqué, il est facile de constater que la fondation continue à veiller à sa mission. Les critiques se sont surtout attardés sur la question du mérite de chacun des prétendants cités plus haut, des critères de sélection du jury, ou encore de la légitimité du prix. Bien que ces questionnements soient forts intéressants, il ne faut pas perdre de vue la signification que représente l’émergence d’acteurs privés tels que M. Ibrahim sur la scène politique africaine. Pour ce faire, il faudrait tout d’abord commencer par examiner de près le parcours de M. Ibrahim.
Une réussite africaine
Né au Soudan en 1946 dans une famille modeste, Mo Ibrahim a grandi dans la ville égyptienne d'Alexandrie. Venu au Royaume-Uni en 1974 grâce à une bourse d’étude, il poursuit ses études de deuxième cycle en génie électrique à l’université de Bradford, et finit par faire un doctorat en télécommunications à l’université de Birmingham. Par la suite, il se fait engager par l'opérateur historique britannique de télécommunications, British Telecom, et devient en 1983 le directeur technique de BT Cellnet – compagnie pionnière du premier réseau de téléphonie cellulaire en Grande-Bretagne. En 1989, il quitte Cellnet pour fonder sa propre société de conseil dans l’industrie du sans-fil, MSI (Mobile Systems international), d’une valeur de 50 000 dollars. En 2000, il revendra sa compagnie à Marconi pour une valeur de 916 millions de dollars. En 1998, Mo Ibrahim renoue avec le continent de son enfance et crée la compagnie MSI Cellular Investments, renommée plus tard Celtel International, qui se consacre au développement de réseaux de téléphonie mobile en Afrique. Celtel deviendra rapidement la compagnie africaine la plus performante, opérant dans seize pays et offrant à plus de 25 millions de personnes l’accès au réseau des téléphones portables. Finalement, il vendra Celtel à une firme koweïtienne, MTC Kuwait, en 2005, pour un prix record de 3,4 milliards de dollars.
Aujourd’hui, avec une fortune estimée à plus de 2,5 milliards de dollars, Mo Ibrahim se consacre au travail de la Fondation Mo Ibrahim, connue pour la publication de l’Indice Ibrahim et l’attribution du Prix Ibrahim de la bonne gouvernance en Afrique. Son expérience en tant qu’entrepreneur africain, lui a permis de saisir l’importance de la bonne gouvernance dans le développement de l’Afrique. « Sans bonne gouvernance, il n'y a pas d'espoir », déclare t-il dans une entrevue à la BBC World Service. Dans une entrevue accordée au site http://www.managers-africains.com/, Mo Ibrahim rappelle que lorsqu’il a lancé son entreprise MSI CI, personne ne voulait investir dans la téléphonie mobile ; surtout pas les investisseurs étrangers. Il constate qu’en dehors des secteurs traditionnels des hydrocarbures et de la finance, les investisseurs étrangers hésitent encore à investir en Afrique à cause de l’image négative dont le continent souffre. En effet, il accuse les dictatures et la corruption dont être les principaux responsables. Etant conscient de ses problèmes, Mo Ibrahim fit du « refus des pots-de-vin », la philosophie d’affaires de MSI CI. La réussite de cette dernière prouve que cette approche, « radicale » pour certains, peut être payante. De part son parcours et sa réussite, Mo Ibrahim représente une tendance nouvelle dans les affaires en Afrique.
Le secteur privé africain aux temps de l’étatisme
Traditionnellement, la voie royale pour s’enrichir en Afrique subsaharienne passait par les contacts politiques et le service public. Rien de bien surprenant, puisque pendant les décennies suivant l'indépendance, l'Etat dans beaucoup de pays africains, contrôlait les principaux leviers de l'économie. C’était l’âge d’or de l’étatisme, promut autant par les tenants du socialisme africain (p.ex., Nkrumah) que par ceux du capitalisme d’Etat (p. ex., Houphouët-Boigny). Ce model de développement économique était censé améliorer la capacité du gouvernement postcolonial à récolter les profits qui durant le colonialisme, revenaient aux intermédiaires européens. Grâce à ces revenus, les dirigeants africains comptaient éliminer la pauvreté, et promouvoir le développement économique et social.
Cependant, l’adoption de cette approche idéologique engendra des économies bâties sur un secteur public dominant et un secteur privé relativement peu développé et peu viable. En outre, l’intervention excessive de l’Etat dans le secteur privé et l’existence d’incitatifs pervers dans le secteur formel de l’économie, retardèrent le développement de l’entrepreneuriat, et réduisirent de façon considérable les activités productives. Cette cannibalisation du secteur privé formel empêcha les entreprises privées de fonctionner en tant que moteurs de mobilisation de l’investissement, d’innovation et de création de richesses. Selon l’économiste John M. Mbaku, en plus de ses effets néfastes sur l’économie, l’étatisme encouragea le népotisme, la corruption, et le clientélisme dans les pays africains. Par ailleurs, les fortunes considérables amassées par les dirigeants des pays riches en ressources naturelles, furent dissimulées dans des comptes offshore ou derrière les toiles de sociétés écrans. Si l’étatisme était la voie royale pour les élites et leurs acolytes de s’enrichir, c’était aussi le chemin le plus court vers la faillite et la crise d’endettement de leur pays.
Vers le progrès du secteur privé africain
Il a fallut passer par l’expérience humiliante des programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale pour que finalement, les réformes économiques nécessaires soient mises en œuvre : dette soutenable, baisse de l’inflation, libéralisation des échanges, diversification des exportations et autres changements structurels renforçant la stabilité de l’environnement macroéconomique. Ainsi, pendant la dernière décennie, d’avantage de capitaux privés ont été investi au niveau national. La libéralisation économique et le progrès vers des formes de gouvernement plus responsable, ont donné au secteur privé en Afrique un poids beaucoup plus important. Avant que la crise mondiale ne vienne s’échouer sur les côtes africaines, les économies du continent ont progressé à leur rythme le plus rapide depuis des générations. Selon le Rapport sur la compétitivité en Afrique 2009, préparé conjointement par la Banque africaine de développement (BafD), le Forum économique mondial et la Banque mondiale, l’Afrique a enregistré une croissance annuelle moyenne de son produit intérieur brut (PIB) de 5,9 pour cent entre 2001 et 2008 (voir graphique 1). La croissance des services bancaires et des télécommunications, le boom des prix des matières premières et les opportunités offertes par une catégorie restreinte mais croissante de consommateurs, ont chacun contribué à la création d'une nouvelle génération d'hommes et de femmes d'affaires.
Graphique 1 : Comparaison des performances de croissance, 1980-2008
Source : Rapport sur la compétitivité en Afrique 2009.
Les menaces qui pèsent sur ce progrès
Il reste pourtant de nombreux problèmes microéconomiques et institutionnels à résoudre. Par ailleurs, la crise mondiale actuelle menace de réduire à néant les progrès déjà accomplis. Les économies africaines sont certes moins étroitement liées aux marchés financiers mondiaux que d’autres régions du monde, mais le continent n’est pas épargné par les retombées de cette crise. Ainsi, pour 2009, le Rapport sur la compétitivité en Afrique 2009 table sur une croissance du PIB inférieure à 3 pour cent pour l’Afrique. C’est dans ce contexte que la BafD a récemment revalorisé le secteur privé dans l’économie panafricaine. Dans un article récent, Donald Kaberuka, Président de la BafD, incite les décideurs africains à anticiper la reprise mondiale en dynamisant leur secteur privé. Il souligne par ailleurs, que la BafD « privilégie désormais le développement d’un secteur privé solide et reconnaît son rôle crucial dans des domaines aussi importants que l’infrastructure et l’enseignement supérieur ».
Pour ce faire, les dirigeants africains devront travailler dur pour supprimer les obstacles majeurs au développement du secteur privé. Selon l’économiste en chef de la Région Afrique à la Banque mondiale, Shanta Devarajan, ces obstacles majeurs sont : l'insuffisance d’infrastructures et des compétences, et une multitude d'obstacles politiques et institutionnels (comme la réglementation des affaires et les restrictions commerciales). Chacun de ces problèmes est directement relié à certain degré d'échec de la gouvernance. Prenons par exemple, le cas des infrastructures. Dans son livre The Bottom Billion, l’économiste Paul Collier rappelle que le secteur des travaux publics est, avec celui des ressources naturelles, l’un des plus exposés à la corruption en Afrique. De plus, l’économiste Devarajan souligne le fait que les infrastructures de transport sont entravées par une mauvaise régulation qui génère des profits de monopole pour les entreprises de camionnage. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que les coûts du transport intérieur sur le continent, soient parmi les plus élevés au monde (voir graphique 2).
Graphique 2 : Coûts du transport intérieur et frais de manutention au port pour les importations et les exportations.
Source : Rapport sur la compétitivité en Afrique 2009.
Si les dirigeants africains n’ont pas le courage d’anticiper la reprise mondiale en poursuivant les réformes nécessaires, ce n’est pas seulement les progrès accomplis qui seront menacés, mais aussi l’existence de la nouvelle espèce d’entrepreneurs africains personnifiée par Mo Ibrahim.

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